Juillet 2009 Eté 1962.

Désespérément, ils cherchent des valises, dans les boutiques plus une seule valise, plus de stock… Les files dans les aéroports sont interminables… les quais pour prendre un bateau sont bondés.

Ils sont les vacanciers de cet été 1962, c’est le ministre que le dit. Mais ils ne partent pas au soleil, ils ne vont pas vers une destination choisie, rêvée, ils ne reviendront plus chez eux, ils fuient une terre ensoleillée, aimée, que leurs ancêtres ont fait fructifier. Dans leurs valises des souvenirs de toute une vie, des photos, des papiers de famille, et un peu de linge, juste ce qui peut entrer dans une valise Ceux qui n’ont pu acheter le précieux bagage confectionnet des ballots, des caisses. Ils sont là sous le soleil brulant, ils attendent pendant des heures, des jours, une semaine, un bateau, un avion qui les mettront à l’abri.

A l’abri mais aussi, ils ne veulent pas voir amener le drapeau bleu, banc, rouge, le drapeau français pour lequel ils se sont battus, eux, mais aussi leurs parents en 1914-1918 ou en 1939-1945. Ne pas assister à ce spectacle, ne plus vivre dans la crainte de se faire enlever, torturer, assassiner. Car depuis le 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu, les enlèvements des français, européens ou musulmans pro-français se multiplient. Personne ne peut se croire à l’abri. L’armée, restée en place mais consignée, ne fera rien – sauf initiatives individuelles – pour protéger cette population. Les Français d’Algérie le savent désormais. N’est-ce pas une troupe française qui a commis le massacre de civils le 26 mars, rue d’Isly à Alger ? Gendarmes mobiles et CRS qui naguère, au quotidien perquisitionnaient les appartements des pieds-noirs sans pudeur, sans mesure, l’insulte aux lèvres, assistent désormais impavides à l’exode. Non, ils n’aideront pas leurs compatriotes, bien au contraire….

Cet acharnement, cette persécution, sont venus à bout de la résistance psychologique des pieds-noirs. Ils partent, ils fuient, l’horreur, le souvenir de la rue d’Isly sont là pour leur rappeler qu’il n’y a rien a attendre de bon d’une armée qui tire sur ses enfants. C’est ce 26 mars qui a précipité aussi le départ des Algérois…. A Alger, à Oran, à Bône, les enfants attendent avec leurs parents, ils ont soif, ils ont faim. Ils attendent assis, ou couchés par terre. Ils attendent d’embarquer pour un voyage sans retour vers une destination où personne ne les attend, où personne ne les veut. Pour ceux qui auront la chance d’embarquer, ce sera toujours le même spectacle. La côte qui s’éloigne et, sur le bateau, le silence angoissant, les yeux embués de larmes rivés vers les côtes, la gorges nouée par le chagrin. Graver au fond de la mémoire les images de la ville qui s’estompe, regarder une dernière fois ce pays, leur pays… Une dernière fois…

La nuit sur le bateau ne sera pas facile, ils s’entasseront, dormiront où ils pourront. Ce ne sera pas la faute des commandants de bord. Non, eux feront de leur mieux, enfreignant toutes les consignes de sécurité, embarquant bien souvent très au-delà de la capacité du bateau.. Oui mieux vaudra un pont, mieux dormir sans couverture par cette nuit, humide et froide. Partir… Une chance que n’auront pas tous les Oranais, car c’est le même spectacle aussi dans la seconde ville d’Algérie, la seule majoritairement européenne. Ils s’agglutinent sur les quais, s’entassent dans les files interminables vers La Sénia. Beaucoup, qui n’auront pu embarquer et seront encore présents le 5 juillet, le paieront de leur vie. Arrêtés, torturés, éventrés, dépecés, pendus à des crocs de boucher, jetés à la décharge ou enlevés, ils disparaitront à jamais, parfois par familles entières. Et tout cela face l’indifférence la plus totale des médias, à leur silence complice… Seuls quelques journaux, soyons justes, donneront écho à leur douleur, à leur souffrance, accompagneront longtemps, fidèlement, leur adaptation forcée… C’est l’été en métropole aussi. Quelques Justes se dévoueront certes pour participer à l’accueil. Mais pour les autres, tous les autres, ignares, hostiles ou intoxiqués, ils remplissent leurs valises, les trains aussi… Ils partent, eux, en vacances, sûrs de revenir, de retrouver leur chez-soi, leur confort et leur indifférence…

Nicole Ferrandis

 

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